Dans cette rubrique, j'aborde les notions de RITUEL, de CADRE et de CULTURE. Dans un premier temps, il me semble important de faire la lumière sur ces deux termes que sont l'Art et l'activité.
Ces deux notions sous entendent une implication active de la personne pour ce qu'elle entreprend. Pourtant, si cette notion d'action est autant commune à l'Art qu'à l'activité, elle reste pour moi le seul point commun.
Pour ce qui est de l'activité, le dictionnaire précise que "C'est l'action d'une personne dans un domaine défini ; domaine dans lequel s'exerce cette action; occupation." ; l'étymologie est latine, activas qui est le pouvoir d'agir, faculté d'agir.
L'activité n'a pas pour objet d'arriver à un résultat, la notion d' "occupation" est tout simplement ce à quoi on occupe son temps. "Dans le contexte de l'éducation spécialisée, l'Art peut se révéler le garant d'une non accoutumance : en interrogeant les certitudes, les habitudes, il devient un analyseur institutionnel. C'est la démarche contraire des ateliers dits occupationnels qui remplissent du vide là où l'Art crée de l'espace ; un nouvel espace désordonné. Car le désordre c'est le vivant en mutation. Ce qui peut apparaître comme paradoxal c'est que l'atelier de création qui va accueillir cette confusion est un lieu où s'impose un rituel, parce que le rituel s'impose quand il est question des personnes ensemble dans un ailleurs. Cela suppose la création d'un temps et d'un espace collectif." (Christian Dulieu)
L'invention rigoureuse du cadre proposé est un premier temps indispensable. La rigueur du contenant est facteur de la liberté du contenu qui n'est pas prévu et qui peut aller très loin dans cet espace temps délimité qui est le territoire du symbolique distinct absolument de la réalité.
Il est cet espace d'apprentissage où toutes les expérimentations, les essais, les erreurs, les réussites sont autorisés et donc possibles.
L'art n'a pas vocation de combler, il laisse place au désir. Il n'attend pas de réponse, il peut être remis en question, ré-interrogé, retravaillé, repensé.
Le dictionnaire dit de l'Art que c'est "Une expression désintéressée et idéale du beau ; ensemble des activités humaines créatrices qui traduisent cette expression ; manière qui manifeste un goût, une recherche, un sens esthétique."
Toutes les activités de création peuvent servir l'Art. Il n'y a pas de domaine réservé, l'Art ouvre les portes de tous les possibles.
Le terme Art, ars en latin traduit le mot grec technè, désigne aussi bien la technique, le savoir-faire, que la création artistique, la recherche du beau. Si l'Art est une technique, un savoir-faire, il suppose l'apprentissage d'un certain nombre de règles et de procédés.
Par conséquent, il s'oppose à la pratique aveugle et à la routine. Quand S Freud écrit que "l'Art est un palliatif à l'annulation du désir personnel", je comprends que l'Art peut intervenir sur la construction de la personnalité. Il redonne une nouvelle raison au désir personnel, qui est moteur pour la pulsion de vie.
Pour ce qui est de la notion du "beau", par définition, elle est inhérente à l'Art. Je pense qu'il est utile de prendre en considération cet aspect, de manière à ce qu'elle serve les acteurs du projet. L'essentiel résidant dans le fait que la finalité du projet doit être générateur de sentiments positifs.
Parce que les acteurs éprouvent la fierté d'avoir participer à l'aventure créatrice. Parce qu'ils sont satisfaits du résultat. Puis, par la critique d'autrui qui peut ajouter une dimension universelle et humanisante de par sa reconnaissance."
"La beauté, c'est quelque chose de rare, de merveilleux, que l'artiste extrait du chaos universel. Et quand elle est créée il n'est pas donné à tous de la voir." (citation de l'écrivain et peintre Somerset MAUGHAM)
Il est important de ne pas oublier que la réussite conditionne l'aboutissement du projet artistique. Elle devient un facteur valorisant de l'action mais qui, dans l'éventualité contraire nécessite aussi une préparation auprès des personnes qui en bénéficient.
En effet, il ne faut pas occulter que le projet peut ne pas aboutir ou ne pas donner le résultat espéré pour différentes raisons. Dès le début du projet l'échec doit être envisagé avec les acteurs. La crainte d'échouer se doit de dynamiser le groupe et non l'inverse.
En cas d'échec, il ne doit pas en ressortir comme un critère d'incompétence renvoyant à l'incapacité des personnes. Il doit être analysé avec le groupe afin d'y extraire des nouveaux intérêts capables de stimuler la curiosité pour un nouveau travail.
De plus, comme le souligne joseph Rouzel "Le projet signe la singularité d'une situation à un moment donné. Il est unique et non pérenne… le projet échappe par principe à la répétition. Le projet est un moyen simple et efficace pour gérer la complexité et l'incertitude." |
|   LE RITUELL'intérêt du rituel réside dans sa signification symbolique. Il peut être une suite de gestes, de comportements toujours semblables, accompli de manière compulsive par le sujet dans telle ou telle circonstance. Il associe souvent une dimension collective à une répétition d'occasions dont il fixe et codifie la forme (mettre une blouse, choisir des pinceaux, se laver les mains, etc.) Il implique aussi une dimension spatiotemporelle précise, liée à un certain lieu et à un moment précis (heure à laquelle débute le travail en atelier, sur un projet, etc.)
Le rituel marque une transition, il matérialise l'entrée et la sortie du cadre dans lequel il faut désormais évoluer. Il contribue à créer un nouvel état d'esprit propice à l'engagement dans le travail qui va alors être entrepris. "Le rituel est à la fois libérateur de l'angoisse et porteur d'un sens particulier, il aide à la préparation psychologique du travail qui va suivre." (Annie-BOUYER LABROUCHE)
C'est aussi une manière de s'approprier l'espace de travail. Chacun peut lui rajouter sa touche personnelle en le raccourcissant et le plus souvent en le rallongeant.
C'était le cas d'un travailleur au CAT, A., qui lorsqu'il venait peindre dans "l'espace picturale d'expression libre" passait systématiquement au secrétariat. Il faisait un petit détour dans son trajet pour aller voir la secrétaire de direction. Il ne venait pas lui dire bonjour car ils s'étaient souvent déjà vus à la descente des cars.
Peut être voulait-il lui signifier qu'il était fier d'aller peindre ? Ou était-ce simplement une manière pour lui de lui signifier qu'il l'appréciait ? En tout état de cause, ce petit rituel lui était indispensable même s'il ne durait pas longtemps. S'il arrivait qu'elle ne soit pas à son bureau il se trouvait contrarié. Il ne manquait jamais de me le dire en arrivant. Il me semblait alors qu'il ne pouvait totalement se libérer l'esprit.
D'ailleurs, quand cela se produisait, il mettait plus de temps à commencer une peinture. Je le rassurais en lui disant qu'elle était sûrement dans un atelier et qu'il pourrait y retourner dans un moment. Ce qu'il n'oubliait jamais de faire et il se chargeait bien de me le rappeler.
Le but de sa démarche m'importait peu, ce que je constatais, c'est qu'il avait besoin de le faire parce qu'il l'avait associé au fait d'aller peindre.
Chaque rituel possède sa ou ses significations pour les personnes qui les font. Elles ne savent pas toujours à quoi il correspond mais il leur permet de structurer le contexte dans lequel ils vont ensuite évoluer.
C'est une manière consciente ou inconsciente qui les autorise à entreprendre autre chose à l'intérieur d'un nouveau contexte. Il est essentiel de respecter le rituel même si souvent il nous paraît incompréhensible voir absurde.
L'éducateur se doit d'y être attentif car le rituel peut renseigner sur l'état d'esprit des personnes qu'il accompagne.
J'ai pu constater que les personnes qui multiplient les rituels se trouvent être pour la plupart très anxieuses. Elles manquent généralement d'assurance pour les actions qu'elles entreprennent, elles semblent ne pas avoir suffisamment de confiance en leurs propres capacités de créativité.
De plus, l'appréhension liée à la globalité du contexte génère aussi de l'anxiété (le groupe, le ou le(s) éducateurs, le lieu, etc.) Le travail n'est donc pour moi pas seul responsable de cette angoisse.
Ainsi, l'élaboration de rituels plus ou moins longs leur permet de se rassurer en faisant tomber la tension générée par le changement de contexte. Elles sont plus sereines, détendues, disposées à se consacrer au travail attendu. |
|  LE CADRE | Le projet artistique est à la fois liberté et contraintes : "La liberté ce n'est pas de faire n'importe quoi mais c'est d'aller au bout de quelque chose." (citation de Paul REBEYROLLE, artiste peintre et sculpteur www.espace-rebeyrolle.com)
L'Art offre cet espace de liberté nécessaire à l'émergence de la créativité. La créativité, valeur universelle et "inhérente au fait de vivre" est essentielle comme le soutient D.W Winnicott .
Ainsi, quand elle se trouve être mise à mal ou bien détruite par ce qu'il appelle "des facteurs de l'environnement" en lien à l'histoire personnelle de ses personnes, le projet artistique se positionne comme une alternative.
Cette alternative à l'expression de la créativité s'exprime dans le cadre étayant du projet. Le projet permet ainsi de définir un système à l'intérieur duquel liberté, contraintes et règles contenantes sont clairement définies et valables pour tous les acteurs. Ce n'est que grâce à ce cadre que la créativité peut s'exercer.
Le cadre fait partie intégrante du cahier des charges du projet. Il renseigne les acteurs sur le domaine global d'intervention du projet (les horaires, le(s) lieu(x), le groupe, le(s) éducateur(s), les objectifs). Il est un contenant pour les acteurs du projet parce qu'il leur fournit des repères matériels, temporels et contextuels qui les rassurent et les sécurisent.
Il s'avérait bien utile dans l'atelier d'art plastique de L'IME. Le groupe d'enfants parfois conséquent et la diversité de leurs difficultés pouvaient rapidement rendre difficile son accompagnement.
J'ai pu constater que le cadre établi est garant d'un espace de liberté pour chacun. Il sécurise par ses règles (mettre la blouse avant toute action, ranger les outils après s'en être servi, etc.), sa périodicité (toutes les semaines de telle heure à telle heure), son environnement.
L'environnement est à la fois le lieu (l'atelier d'art plastique), les autres enfants du groupe et les encadrants. Le cadre limite les angoisses des enfants grâce aux repères qu'il leur donne ; ils ne sont pas perdus, ils se reconnaissent entre eux et ont leur place dans ce contexte. De fait, les éducateurs sont plus disponibles pour la rencontre.
La notion de projet s'avère d'autant plus sécurisante de par sa formalisation, quand le projet artistique permet une ouverture vers l'extérieur de l'institution. Les murs de l'institution ne sont plus contenants puisque plus visibles. Tous les repères spatiaux auxquels les personnes sont habituées n'existent plus physiquement.
Le projet rappelle alors ce cadre, ce pourquoi nous sommes là et comment nous nous devons d'être là. |
|  LA CULTURE |
La culture peut être un ensemble de connaissances dans le domaine littéraire, artistique, culinaire, etc. Il se trouve également qu'elle entretient un lien étroit avec la norme collective (la mode, les prix littéraires, les films primés, les artistes reconnus, etc.).
La culture fait référence à une manière de vivre ensemble. Elle est le reflet de notre société actuelle et est le témoin privilégié de toutes les évolutions qu'elle subit.
Par conséquent, elle contribue fortement à la socialisation des personnes, qu'elles soient handicapées ou non. Elle permet de mieux comprendre la réalité du présent dans la société.
Je pense que l'ouverture à la culture des personnes accueillies en institution fait partie intégrante du rôle des éducateurs. Elle est une manière d'aider à atténuer, voire à supprimer cet isolement trop souvent occasionné par la prise en charge spécialisée.
Cette dernière qui se veut garante de la protection de ces personnes par des accompagnements adaptés à leurs handicaps et à leurs difficultés, les éloigne trop souvent du milieu ordinaire sans y prendre garde.
L'accès à la culture c'est leur donner une place dans la société et non en marge de la société ; c'est aussi pouvoir leur faire bénéficier de nombreuses sources d'épanouissement. Les expositions de peintures, de sculptures, le cinéma, le théâtre, etc. sont autant de chemins accessibles à d'innombrables émotions.
L'Art est un support à la sensibilisation et à l'éducation de la diversité culturelle. C'est l'occasion de visiter tels musées, de voir telles expositions ou tels bâtiments parce qu'il y a une fresque sur ses murs.
L'objectif n'est pas de tuer le temps ou de faire sortir le groupe des murs de l'institution. C'est leur permettre un accès à la culture artistique afin de nourrir leur pratique des arts plastiques. Le projet artistique prend alors toute sa dimension parce qu'il ouvre des perspectives de création. C'est cet objectif de création qui crée une dynamique d'investigation et par le fait, d'enrichissement personnel.
Elle contribue à stimuler le besoin d'expression et d'échange. Elle permet par la découverte et l'éducation du "goût" propre à chacun, une affirmation plus libre de la personnalité.
|
| | |
|