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LES OBJECTIFS DU PROJET "espace pictural d'expression libre" en C.A.T
Dans cette rubrique, j'aborde les thèmes suivant :
1-FOURNIR UN ESPACE RESSOURCE 2-UN MOYEN DE CANALISER LA VIOLENCE 3-ACCEDER A LA RECONNAISSANCE D'AUTRUI
 FOURNIR UN ESPACE RESSOURCE | 
J'ai voulu cet "espace pictural d'expression libre" comme un îlot au sein du centre d'aide par le travail, où les travailleurs handicapés pouvaient s'expatrier de leur atelier et de leur travail, le temps d'une ou plusieurs peintures.
La liberté d'expression picturale que je leur laissais était tout de même soumise à un "rituel" de début et de fin. Il permettait de marquer la transition entre leur atelier de travail et l'espace pictural et vice versa.
Ces rituels avaient une réelle importance pour les travailleurs, surtout au début. Ils savaient qu'ils pouvaient venir mais parfois le doute subsistait. Il paraissait invraisemblable pour certains de ne pas travailler et d'être payé. Pour les rassurer, je leur affirmais que peindre était aussi un travail et que le directeur était d'accord puisque cela répondait aux fonctions du C.A.T.
En tout état de cause, une fois leur blouse enfilée, l'angoisse tombait, ils n'y pensaient plus, ils avaient une autre préoccupation. La question était de savoir ce qu'ils pouvaient peindre. Le rituel consistait aussi à choisir les pinceaux ou les couteaux. La démarche de faire un choix leur permettait d'occuper leur esprit à autre chose, les tracas étaient alors souvent relégués au second plan.
Ils n'étaient pas là pour verbaliser leurs maux, je n'étais pas là non plus pour jouer au pseudo psychologue. Au début, certains cherchaient parfois à me prendre à parti dans leur histoire et problèmes personnels. Je leur expliquais que ce n'était pas le lieu, ni le moment. Mais qu'ils pouvaient en parler à la psychologue du C.A.T. La peinture était justement un moyen à leur disposition pour leur permettre de se poser, de s'évader, de ne plus penser qu'à l'objet de leur peinture.
Pour la plupart je préparais leur palette. C'était plus pratique et plus économique. L'expérience m'a montré qu'ils en mettaient trop ou à côté et la gaspillaient malgré eux. C'était pour certains directement lié à un handicap moteur et pour d'autres, ils n'avaient pas de notions de quantité.
Seulement quelques uns étaient capable de se servir seul. Je n'avais acheté que les couleurs primaires. Ainsi, ils pouvaient faire leurs couleurs. Quand ils ne savaient pas comment faire ils me demandaient. Je ne leur donnais pas systématiquement la solution mais je les incitais à réfléchir et à faire des essais. Le rituel de fin était tout aussi important car il les libérait des tensions occasionnées par la peinture. Elle leur demandait beaucoup de concentration et souvent elle générait de la frustration parce qu'ils ne pouvaient pas reproduire ce qu'ils avaient en tête.
Le rituel mettait alors un terme à ce petit vécu des travailleurs au sein de l'espace pictural. Il consistait au nettoyage des outils, des pots à eau puis du lavage des mains. Ensuite, ils pouvaient finalement retirer leur blouse. Il marquait le retour dans leur quotidien. Les travailleurs avaient ainsi l'opportunité, d'accéder à un nouveau mode d'expression au sein de la structure, alternatif au travail mais non opposé, puisqu'il participerait concrètement à l'épanouissement de ces derniers au C.A.T.
L'exiguïté de la pièce ne permettait d'accueillir que quatre personnes. Si toutefois j'avais pu disposer d'une pièce plus grande, je n'en aurais pas pris plus. Je voulais être avec les personnes présentes le plus disponible possible. De plus, je débutais dans ce travail.
Mon encadrement n'avait aucune vocation directive ceci afin de rompre avec les exigences de la productivité des ateliers. Je le souhaitais au contraire synonyme de liberté d'action et d'évasion, sensations que peuvent procurer la peinture.
Je concevais la peinture comme une fenêtre ouverte sur l'extérieur. L'éloignement des ateliers et du bruit qu'ils génèrent se trouvait être "reposant pour la tête" comme disait M. C'était une habituée qui régulièrement demandait à venir. Les personnes souffrant d'un handicap mental sont reconnues pour être plus vite fatigables, de perdre de la motivation au travail et d'avoir des capacités de concentration amoindries. Mon travail se trouvait être un palliatif ponctuel à cet état de fait. Nous trouvant au dessus des bureaux administratifs et à l'écart des ateliers, nous étions seul à rompre le silence.
En concertation avec la direction et pour répondre à la notion d'espace ressource, j'ai voulu que les modalités d'accès à cet espace soient le plus simple possible. Je me rendais ainsi disponible pour répondre aux demandes.
Le téléphone interne me permettait comme convenu avec les moniteurs, de contacter les ateliers et de leur donner le nombre de places dont je disposais. Je n'imposais pas de contrainte de temps de présence aux travailleurs.
Ils pouvaient rester aussi longtemps qu'ils le désiraient tant qu'ils s'y sentaient bien et qu'ils avaient l'autorisation de leur moniteur d'atelier. S'ils n'avaient pas terminé leur peinture ils pouvaient la mettre de côté pour la retravailler la fois prochaine.
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|  UN MOYEN DE CANALISER LA VIOLENCE |  | - le cas de S.
Un jour pas comme les autres, S. est entrée dans une colère furieuse contre sa monitrice d'atelier. Alerté par les cris et les hurlements de S., je suis descendu jusqu'à l'atelier de conditionnement d'où venait le bruit.
Tous les travailleurs, à leur poste de travail, semblaient comme figés, pétrifier par ce qui se déroulait sous leur yeux. Leur impuissance et leur incompréhension face à un tel déferlement de violence verbale se lisaient aisément sur leur visage.
S. se trouvait debout, face à sa table de travail, son tabouret renversé derrière elle. Personne ne semblait l'avoir vu dans une colère pareille. S. est légèrement déficiente mentale mais sait correctement s'exprimer. Me voyant arriver, la monitrice d'atelier lui proposa de reprendre cette discussion ultérieurement et l'invita à venir dans l'espace picturale en m'a compagnie. Bénéficiant de ma neutralité dans le conflit et de ma fonction éducative à part, je me posais comme un médiateur dans cette relation conflictuelle.
S. avait visiblement quelque chose à dire, à exprimer, à se plaindre. Ce n'était peut-être pas le moment et la manière. Comment aurions nous pu éviter ce débordement ? Pouvions-nous l'anticiper ? Que faire des conséquences psychologiques de ce choc pour les autres travailleurs ? Après m'être présenté comme une issue, une porte de sortie honorable pour S., elle m'a laissé l'accompagner vers l'extérieur de l'atelier, vociférant toujours mais avec moins d'intensité.
Je me suis alors risqué de lui passer délicatement mon bras autour des épaules. Je voulais la rassurer, l'apaiser pour lui servir de contenant afin qu'elle retrouve une certaine sécurité. Elle n'opposa aucune réticence.
Son débit de parole n'avait pas faibli mais son intonation s'ajusta à notre proximité corporelle. Je lui parlais doucement et calmement l'incitant aussi à s'adapter à mon attitude. Nous avons gravi lentement les marches pour arriver jusqu'à l'espace pictural.
Sans que la tension ait totalement disparu, S. s'était quelque peu apaisée. Son visage semblait moins crispé mais restait encore marqué par la colère. Ses mains tremblaient toujours. Elle me le fit constater en les avançant devant elle.
Je compris qu'elle ne pourrait pas préparer elle-même sa palette de couleurs. C'est moi qui lui ai préparée. Pourtant, elle avait pour habitude de la faire seule, elle en était capable mais visiblement pas ce jour.
Puis, j'ai fixé une feuille de canson au mur. Elle aurait aimé que je prenne son parti dans le litige qui l'opposait à la monitrice d'atelier mais ce n'était surtout pas mon intention. Elle s'en rendit vite compte, ce qui me semble t-il l'énerva sur le moment.
Et me lança : "toi aussi t'aurais été énervé !". Peut-être cherchait-elle simplement à vérifier que j'étais à son écoute, attentif à son appel, à son cri d'alarme, à l'urgence d'être écouté ? Je lui ai dit : "cette histoire vous appartient, vous aurez à en reparler toutes les deux une fois apaisées."
Puis je lui ai tendu la palette tout en m'asseyant sur un tabouret près du sien. Elle s'est saisi d'un pinceau et a commencé à faire ses mélanges de peinture, tant bien que mal, à cause de ses mains qui tremblaient encore.
Elle continuait à me déverser son mal être dilué dans un flot de paroles qu'elle ne semblait pas pouvoir contenir pour le moment. Je n'osais pas trop parler de peur d'alimenter son discours. Je me contentais d'être là, présent à ses côtés, à l'écouter car elle en avait besoin. Je savais qu'elle devait évacuer sa rage intérieure.
La parole a été pour elle une issue à l'expression de cette violence. Elle avait trouvé les ressources nécessaires pour ne pas passer à une violence physique ; synonyme la plupart du temps d'une incapacité à exprimer verbalement le mal être.
Ses premiers gestes étaient maladroits à cause des secousses occasionnées par ses tremblements. Mais cela ne semblait pas la gêner plus que ça. J'étais toujours assis près d'elle pourtant elle semblait prêter de moins en moins d'attention à ma présence. Plus elle avançait dans sa peinture, plus ses paroles s'espaçaient comme si la concentration prenait le dessus sur son agacement.
En fait, petit à petit elle substituait les mots par les gestes du pinceau. Elle sublimait cette violence verbale sur le papier. Elle était en train de transposer ses actes de violence verbale en actes créateurs.
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|  ACCEDER A LA RECONNAISSANCE D'AUTRUI | 
Il m'est souvent arrivé de peindre avec eux. Cela dépendait du groupe avec lequel j'étais. C'était ma façon de ne pas être trop intrusif dans l'exercice de leur libre expression par mon regard et le poids de ma présence.
Certains demandaient beaucoup d'attention, comme J. que j'entendais souvent conseiller les autres : "tu pourrais faire un bateau, ou un dauphin", lui qui était fasciné par la mer.
La peur de la feuille blanche est universelle, alors pourquoi pas faire un bateau ! C'était une règle que de ne pas déranger les autres par des pseudo conseils ou des jugements de valeurs.
L'idée de la réalisation n'est pas préexistante, elle vient à mesure qu'on la réalise. Mon accompagnement consistait justement à les accompagner dans cette démarche de réalisation.
Leur donner un thème pictural me dérangeait. J'aurais appauvri cette phase de réflexion, de recherche intérieure du pouvoir de créer, cette assurance et ce réconfort parce qu'ils sont aussi capables d'accéder à la créativité. Je voulais favoriser leur expression créative.
C'est en développant une attitude de confiance que j'ai pu, peu à peu, les amener à croire en leur potentiel créatif afin de restaurer une meilleure image d'eux-mêmes.
D.W Winnicott a montré comment la créativité était un élément fondamental qui déterminait la vie psychique. C'est une fonction inscrite, enfouie dans l'histoire originelle de chacun. C'est dit-il : "conserver tout au long de sa vie une chose qui, à proprement parler, fait partie de l'expérience de la première enfance, la capacité de créer le monde".
La mise en scène de cette créativité va donner la sensation de vivre réellement, d'être acteur de sa vie, d'être relié à autrui, d'être sujet. C'est aussi une manière d'utiliser sa personnalité pour mettre ou remettre en scène des situations de communication et de partage.
Christian Dulieu parle de la création comme d'une action qui développe la notion d'humanité et dit : "La mise en situation de création en deçà d'un travail thérapeutique va permettre à ceux (dit exclus, marginaux, handicapés) souvent reconduits aux marges du social, de réinterroger sans cesse nos limites et aussi de trouver une place dans un territoire d'humanité qu'ils contribuent à agrandir." Des qu'ils avaient terminé une peinture, je l'affichais avec leur autorisation. Elles permettaient de faire vivre les murs des couloirs, de l'accueil, des bureaux du comptable, de la secrétaire, de la psychologue et de l'assistante sociale qui demandaient à en avoir. Je ne les dépossédais pas.
Leurs peintures étaient exposées aux regards de tous prouvant en quelque sorte leur travail. C'était une manière de répondre aussi aux détracteurs "qu'ils ne font pas rien, ils créent."
Ils savaient qu'ils les récupéreraient à l'occasion du vernissage de l'exposition de leurs peintures. Je tenais à cette reconnaissance afin qu'ils éprouvent la fierté du travail accompli individuellement.
Ils accédaient enfin à la reconnaissance par autrui de leur capacité à créer et non pas à produire des biens liés uniquement à la productivité.
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